J'ai traversé les Dolomites en 10 jours : récit

Solène

Solène Roux 7 min de lecture · 6 mai 2026

Traversée des Dolomites en 10 jours : récit de Bolzano à Cortina

Piazza Walther, Bolzano, 8 heures du matin. L'air sent le café et la dolomie chauffée. Derrière les toits pastel de la vieille ville, les tours du Rosengarten découpent le ciel. Mon sac pèse onze kilos, mes chaussures sont neuves, et dans dix jours je serai à Cortina d'Ampezzo. Entre les deux : cent kilomètres de sentiers d'altitude, sept massifs, neuf rifugi, et la plus longue traversée à pied que j'aie jamais tentée.

Les premiers pas sur l'Alpe di Siusi

Le premier vrai choc survient au matin du jour deux, quand le sentier débouche sur l'Alpe di Siusi. Le plateau s'étend sur 56 km², le plus vaste alm d'Europe, et le cerveau refuse d'abord de calibrer l'échelle. Des prairies d'un vert presque irréel montent en pente douce vers le Sassolungo, dont la paroi nord de 600 mètres se dresse comme une muraille de dolomie grise. Pas un arbre entre vous et la roche. Juste l'herbe, le vent, et le tintement lointain des cloches de vache.

Je marche deux heures sans croiser personne. Le sentier traverse des étendues de campanules et de gentianes, longe des abreuvoirs en bois noirci, passe devant des malga fermées à clé en attendant l'été. L'odeur est celle du foin séché et de la terre humide. Au col, à 2200 mètres, le Sassolungo est si proche que je distingue les strates de la roche, couche après couche, comme les pages d'un livre géologique vieux de 250 millions d'années.

C'est ici, sur l'Alpe di Siusi, que j'ai compris ce que serait cette traversée : non pas une accumulation de dénivelés, mais une conversation lente avec un massif qui change de visage à chaque vallée.

Le désert de Puez

Trois jours plus tard, le paysage bascule. Le plateau de Puez ne ressemble à rien de ce qui précède. C'est un karst d'altitude, un désert de lapiaz gris où l'eau disparaît dans la roche dès qu'elle touche le sol. Pas de végétation au-dessus de 2600 mètres, pas de source, pas d'ombre. Le silence est si complet qu'on entend le frottement du tissu de son pantalon à chaque pas.

J'ai traversé Puez par un matin couvert, le brouillard posé sur le plateau comme un couvercle. Les cairns apparaissaient un par un, fantômes de pierre dans la brume. Par moments, une trouée : le Val Gardena en contrebas, vert sombre, absurdement loin. Puis le brouillard se refermait et il ne restait que le karst, les cairns, et le bruit de mes propres pas sur la dolomie fissurée.

Ce plateau a la réputation d'intimider. Il la mérite. Mais la solitude qu'il impose est aussi un cadeau. On n'est pas distrait par le beau. On marche, on respire, on sent la roche sous les semelles. On devient petit, et c'est exactement ce qu'il faut.

Les parois du Sella

Le Sella, c'est le mur. On le voit depuis le Passo Gardena (2121 m) : un bloc massif de dolomie verticale, 3152 mètres au Piz Boè, des falaises de 500 mètres qui tombent à pic dans les éboulis. Le sentier contourne le groupe par le sud, et pendant une journée entière, la paroi ne quitte jamais votre champ de vision.

Ce qui frappe, c'est l'échelle. Les tours, les piliers, les vires : tout est démesuré. Un chocard à bec jaune qui plane le long de la face donne enfin un repère de taille, et la paroi devient soudain vertigineuse. La géologie est lisible à l'œil nu : récif corallien fossile du Trias, dolomie blanche compacte, surmonté de couches rougeâtres plus tendres que l'érosion a sculptées en tours. Deux cent trente millions d'années d'histoire, posées là comme une évidence.

Plus au sud, la Marmolada apparaît, coiffée de son glacier en recul. C'est le point culminant des Dolomites (3343 m), et aussi un rappel que ce paysage n'est pas éternel. Le glacier fond. La montagne change. La traverser maintenant, c'est aussi en fixer la mémoire.

Les rifugi : haltes de l'âme

Sur dix jours, j'ai dormi dans neuf rifugi. Chacun avait son caractère, mais tous partageaient un même rituel : arriver épuisé vers 16 heures, poser le sac, enfiler des chaussons, s'asseoir sur la terrasse et regarder la lumière changer sur la roche.

Au Rifugio Gardenaccia, face aux parois orangées de Fanes, la gardienne a posé devant moi une assiette de canederli allo speck sans que j'aie commandé. « Tu as la tête de quelqu'un qui a traversé Puez, » a-t-elle dit. Elle n'avait pas tort. Les canederli, ces gros gnocchi de pain, speck et fromage, sont la récompense parfaite après huit heures de karst : lourds, salés, réconfortants.

Au Rifugio Dibona, sous les Cinque Torri, c'était une polenta taragna servie dans un plat en cuivre, accompagnée d'un verre de Teroldego du Trentin. La salle sentait le bois de mélèze et la cire. Un couple de trekkeurs allemands partageait ma table ; on a parlé de sentiers et de refuges en mélangeant trois langues.

Et puis les matins. Le café au rifugio, bu à 6 heures dans une cuisine où le gardien allume le fourneau avant l'aube. Le pain frais, la confiture d'abricot, le bruit de la fontaine dehors. Ces moments-là valent autant que les sommets.

L'enrosadira du soir

Le sixième soir, j'ai assisté à l'enrosadira depuis le sentier qui monte au Lagazuoi. Il était 20 h 30, le soleil touchait la crête des Tofane, et en l'espace de cinq minutes, les parois de dolomie sont passées du gris au rose, du rose à l'orange, de l'orange au rouge profond. Puis au violet, avant de s'éteindre.

L'enrosadira (du ladin « enrosadüra », devenir rose) est un phénomène optique lié à la composition chimique de la dolomie : le carbonate double de calcium et de magnésium réfléchit la lumière rasante du couchant d'une manière unique. On le sait, on l'a lu dans les livres. Mais quand la paroi du Lagazuoi vire au rouge à dix mètres de vous, la science ne suffit plus. C'est viscéral. Le Ladin Laurins Rosengarten, le jardin de roses du roi Laurin, la légende qui donne son nom au Rosengarten : on comprend pourquoi elle existe.

J'ai vu l'enrosadira presque chaque soir de la traversée. Je ne m'y suis pas habitué.

Cortina, la fin du chemin

Le dixième jour, le sentier descend du Col Drusciè vers Cortina d'Ampezzo. La forêt de mélèzes cède la place aux premiers hôtels, aux terrasses de café, au bruit des voitures. Après dix jours de silence d'altitude, le contraste est brutal.

Je me suis assis à une terrasse du Corso Italia, j'ai commandé un spritz, et j'ai regardé les Tofane au-dessus des toits. Les mêmes parois que je longeais la veille, vues d'en bas maintenant. Elles semblaient irréelles, trop grandes pour le décor urbain.

Ce qui reste de cette traversée, ce ne sont pas les dénivelés (500 à 1150 m par jour, 5 à 7 heures de marche). Ce ne sont pas les chiffres. Ce sont les sensations : la fraîcheur de l'air à 2500 mètres au petit matin, le goût du fromage de malga sur du pain noir, le crissement de la dolomie sous les semelles, le silence du plateau de Puez, la voix du gardien qui dit « buonanotte » en éteignant la lumière du couloir.

Et l'enrosadira. Toujours l'enrosadira.

La Grande Traversée des Dolomites de Bolzano à Cortina se parcourt en 10 jours, de rifugio en rifugio, avec transfert de bagages en option. Engagement 3/5, confort 2/5. Ce trek s'adresse à des marcheurs confirmés, capables de tenir le rythme sur dix étapes consécutives. À partir de 1180 €.

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Solène Roux

Solène Roux

Responsable Éditoriale

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